Marie-Christine Parent est étudiante à la maîtrise en ethnomusicologie à l’Université de emMontréal. À ce titre, elle est membre du Cercle du LRMM, le Laboratoire de recherche en musiques du monde dirigé par Monique Desroches. Marie-Christine est présentement en stage à Rio de Janeiro et nous fait part de son expérience face à la discipline ethnomusicologique là-bas.
À moins de s’intéresser de près au Brésil ou à un sujet qui peut y être lié ou particulièrement étudié ici, très peu d’étudiants liront des articles ou livres d’ethnomusicologues et anthropologues brésiliens, sauf peut-être les « classiques » de Roberto da Matta, Gilberto Freyre ou Mario de Andrade, par exemple. Il existe pourtant une littérature abondante qui traite de sujets liés de près ou de loin à l’ethnomusicologie (anthropologie, « études culturelles », « folklore », politiques publiques et culturelles, éducation artistique, droit des minorités, etc.), ainsi que des ouvrages d’ethnomusicologie (habituellement édités par les presses des universités fédérales). Dommage que celle-ci ne soit que très peu traduite en anglais ou en français. À ce sujet, je dirais qu’il existe de nombreux échanges entre les pays d’Amérique latine et le Brésil. La proximité des langues portugaise et espagnole rend ces collaborations plus faciles et les préoccupations des chercheurs semblent être comparables. Si les professeurs lisent ce qui s’écrit à l’extérieur du Brésil, trop peu d’étudiants (surtout au baccalauréat et à la maîtrise) le font. La lecture de textes en anglais et en français (encore pire !) les rebrousse… Ceci laisse toutefois place au développement d’une ethnomusicologie « sud-américaine » et « brésilienne ».
Le Brésil étant un pays énorme et regorgeant de traditions culturelles musiques diverses selon les régions, les étudiants et professeurs choisissent généralement d’effectuer leurs recherches dans leur propre pays. Le travail de terrain dans une contrée inconnue ou totalement différente de la leur ne fait pas partie de la tradition ethnomusicologique brésilienne (probablement aussi parce que la plupart n’auraient pas la possibilité de le faire) et cette perspective fait même rigoler plusieurs d’entre eux. Comment un Brésilien pourrait comprendre les enjeux d’une musique bulgare ? Que ce soit auprès des communautés autochtones, afro-brésiliennes, des groupes minoritaires ou marginaux, plusieurs vont tenter de comprendre les préoccupations et revendications des communautés étudiées et adoptent en quelque sorte un rôle de médiateur entre les instances publiques et ces populations avec qui ils collaborent (je pourrais dire « ces populations qu’ils étudient », mais j’ai l’impression que la tendance actuelle va vers un travail de collaboration et de dialogue avec les populations étudiées). Cela dit, il existe diverses méthodes et préoccupations.
Le professeur Samuel Araújo, avec qui je travaille actuellement, fait partie des quelques chercheurs-ethnomusicologues brésiliens (avec, entre autres, Angela Luhning de l’UFBA) qui optent pour une ethnomusicologie « appliquée » et « participante », dans laquelle le retour aux communautés « étudiées » est primordial. D’ailleurs, les questions posées proviennent souvent de l’intérieur-même de ces communautés. Dans ce cas, le chercheur joue un rôle de médiateur et d’orienteur et suscite la réflexion au sein du groupe. Le dialogue engendré par cette méthode remet parfois en doute « l’autorité scientifique », puisqu’il s’agit d’une certaine façon d’intégrer et de considérer davantage le discours des personnes « étudiées ». Ainsi, on tente également de rapprocher les milieux académique et « populaires ».
Fait propre à l’Amérique latine, l’ « hétérogénéité multitemporelle » (voir à ce sujet : N.G. Canclini, 1998), c’est-à-dire une forme de coexistence des pratiques modernes à côté de celles traditionnelles et aussi ce résultat hybride du mélange entre le sacré, le populaire et la culture de masse, a certainement à voir avec le fait que l’étude des musiques populaires (autant que ce que nous pourrions appeler musiques régionales, traditionnelles ou autres) relève en grande partie de l’ethnomusicologie ici.
Ainsi, on a vu naître l’Association latino-américaine pour l’étude de la musique populaire (branche latino-américaine de l’IASPM) suite au congrès de la Havane (1994, je crois). L’ouvrage « Música Popular na América Latina – Pontos de Escuta » (UFRGS Editora, org. de Martha Ulhôa et Ana Maria Ochoa, en espagnol et portugais) est disponible à la bibliothèque de l’UdeM (sinon, auprès de Philip Tagg !) et donne une bonne idée des tendances actuelles dans l’études des musiques populaires en Amérique latine. On y retrouve plusieurs articles d’ethnomusicologues.
Ce lien entre ethnomusicologie et musiques populaires ne date pas d’hier dans la « tradition ethnomusicologique » brésilienne. Les premiers ouvrages traitant des musiques brésiliennes (Renato Almeida (1942), Mario de Andrade(1963 et 1972) incluent les différents styles de musiques populaires propres à chaque région. Toutefois, l’ethnomusicologie brésilienne est apparue officiellement au travers des programmes d’anthropologie, particulièrement dans la recherche en ethnologie indigène (Bastos, 1979). Les chercheurs actuels s’intéressent de plus en plus aux effets de la mise en marché des musiques, aux recherches en milieu urbain (hip hop, funk, rock ; soit les musiques qui ne font pas partie du courant MPB {música popular brasileira}), etc. Aussi, le contexte particulier du Brésil et de l’Amérique latine amène les chercheurs à s’intéresser à divers thèmes, telles que ceux de la violence ou de la sécurité publique(voir Araújo, A. Cragnolini), les politiques publiques (Araújo, Alves de Souza, R. Pereira Tugny).
Enfin, concernant les liens entre anthropologie et ethnomusicologie, la musique est au coeur de la vie des Brésiliens. Les anthropologues peuvent donc difficilement en faire abstraction et, comme le précise Menezes Bastos (Anais, II Encontro Nacional da ABET, 2004), « la musique s’avère presque indispensable pour une compréhension du Brésil ». Il existe encore aujourd’hui une tradition d’anthropologues qui étudient les phénomènes musicaux (étude des musiques brésiliennes « de fora » [de l’extérieur de la tradition ethnomusicologique). Hermano Vianna en est un bon exemple (anthropologue qui a fait des recherches sur la samba et le funk brasileiro, entre autrs). Mais l’ethnomusicologie occupe une place de plus en plus importante. La discipline (recherche et enseignement) est présente dans les États de Rio Grande do Sul, Santa Catarina, Rio de Janeiro, São Paulo, Brasília, bahia, Pernambuco et Paraíba. De plus, plusieurs Américains, Français et Anglais poursuivent des recherches au Brésil. Plusieurs ethnomusicologues brésiliens (Lucas, Luhning, Pinto, Araújo, Carvalho, Sandroni) trouvent que les travaux fait par des chercheurs provenant de d’autres disciplines (anthropologie, sociologie…) n’atteignent pas le même niveau de « maturité » que les publications provenant des ethnomusicologues. Dans le but de favoriser les échanges d’idées et de connaissances, les ethnomusicologues brésiliens ont créé, en 2001, l’Association brésilienne d’ethnomusicologie (ABET) a été créée et la revue « Música e cultura » vient de publier sa première édition (2006).<
—4a6148cf0e2831f7927d372ae44f2f02—><
—80f307f6ad08ef9007a8670814a61779—>